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Au-delà des cases - Une histoire de recensement


 

En parallèle de mes activités de conseil en communication écrite, j'ai accepté début 2018 la mission d'agent recenseur pour ma commune située au nord de Montpellier, en Hérault.

Objectif : la collecte de certaines informations nécessaires à l'étude de la situation de la population et de ses évolutions sur un périmètre.

Nombre d’habitants, âges, niveaux de confort des logements, trajets quotidiens…

 

De prime abord, la dimension administrative s’impose.


Carnet de tournée et stylo en main, badge au cou, chaussures confortables aux pieds et sourire vissé au visage, j'ai foulé le bitume, j'ai fait chauffer les mollets !
Le secteur confié m'a amenée à entrer en contact avec 250 logements... ou plutôt 250 de ses occupants.

Dans leur grande majorité accueillants, ils m’ont souvent souhaité de ne pas exercer cette fonction 365 jours par an, tout en concédant volontiers que les agents recenseurs de Bretagne ont une plus grande légitimité pour se morfondre : la pluviométrie !

 

 

Au-delà des enjeux statistiques et de l'aspect répétitif des cases à compléter,

ce sont des personnalités et des trajectoires que j'ai croisées.

 

 

Durant ces quatre semaines,

se sont succédés des petits moments,

ont fait mes journées des instants de vie compilés les uns aux autres.

 

- J’ai emmagasiné nombre de phrases qui détonnent, comme : « Ah non, je n'ai pas internet... moi vivante, jamais, vous m’entendez ?!! ».

- J'ai eu la vision extatique de dix mimisas en fleurs.

- J’ai vu briller les yeux d’un collectionneur d’Alfa Roméo lorsqu’il m’a présenté dans son garage une bâche poussiéreuse recouvrant un « jouet » qui attendait son heure depuis dix-neuf ans, « vroum, vroum... ».

- À trois reprises, j’ai entendu l'accent alsacien, celui qui met des « c » à la place des « g » et m'a rappelé mon enfance.

- J'ai été rabrouée pour mon « travail inquisiteur »,

ou encore accueillie par « On n'a pas idée de déranger les gens un samedi à une heure pareille », laissant croire qu’il était 2 heures du matin alors que ma montre m’indiquait 16 heures !

- Le mot cancer s'est sournoisement invité dans de trop nombreuses conversations.

- La seconde guerre mondiale m'a paru s'être terminée hier pour certains.

 

Je retiendrai de cette expérience les nombreuses fois où le dialogue s’est installé, où les personnes visitées m’ont confié des souvenirs, des anecdotes, des ressentis et des coups de gueule : contre le jardin-décharge du voisin, la société 2.0, la délirante forme courbe de la rue qui obstrue la visibilité en voiture, la politique vaccinale en France…

 

 Je souhaite que le voile du temps n’altère pas ces instants suspendus

où le discours bien huilé du recensement a volé en éclats,

comme relayé en seconde zone.

 

Un couteau ? Une plaie ? Les chiffres ne sont pas seuls à être remués...

Je me suis sentie toute petite face à cet homme qui avait enterré sa femme dix jours plus tôt et à qui j'expliquais qu'il n'aurait qu'un seul formulaire individuel à compléter.

 

« Dois-je me faire recenser ici ou dans ma région ? J'espère pouvoir retourner chez moi un jour vous savez. »

J'ai admiré ce grand-père venu vivre dans la maison de ses petits-enfants de 2 et 6 ans, orphelins de père et de mère depuis quelques mois suite à un accident de voiture...

J'ai dégluti, eu envie de jeter mes papiers dans le caniveau, incapable de formuler une réponse sensée, l'enjeu paraissait soudain bien fade.

 

Toutes les croix cochées 2 cm à côté des cases dédiées !

J'ai voyagé avec Jules, ex-capitaine au long court de 97 ans. Si fier qu'il était d'avoir complété son questionnaire, c'était parfait ainsi.

Les scanners de l'Insee n'apprécieront pas parce qu'ils ne connaissent pas ce courage ordinaire qui consiste à tenir un stylo quand les doigts se rebiffent.

 

Embarquée dans une pirogue

Je serais bien restée une heure de plus avec Claudine qui a vécu une histoire d’amour longue de vingt années avec l’île de Madagascar, ses paysages, ses différentes ethnies. Elle m’a ouvert sa vitrine à trésors, celle où trônent sa collection de bijoux en argent et autres objets artisanaux dont la fonction m’était inconnue jusque-là. Sa voix vibrait, elle rayonnait.

 

Croiser de multiples visages, vivre le moment présent, rompre un instant la lourde solitude de certains.

Ouvrir les yeux sur les difficultés des uns, les fermer sur les suffisances des autres, argumenter face aux récalcitrants.

Quand je dis qu'administratif ne rime pas obligatoirement avec rébarbatif !

 

Il ne faut pas craindre de chausser d'autres lunettes, de considérer d'autres aspects satellites à la mission première et leur laisser une petite chance d'exister.

 

Vous savez quoi ?

Je sais parfaitement pourquoi j’ai accepté cette mission il y a quelques semaines.

Je l’ai faite mienne, choisissant de placer l'humain au cœur de la procédure, adoptant la « caméléon attitude » à chaque rencontre.

 

 

Cela valait tout simplement la peine de le vivre.

 

 

 

Photo : Pixabay

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